Le couloir était à présent empli de tous les étudiants du lycée. Les bousculades s'étaient amoindries. Les cris de stupeurs également. Tous regardaient sans les voir les photographies. Ils avaient tous reconnu les deux adolescents.
Soudain, un immense silence se fit. Puis des chuchotements fusèrent de toutes parts, les têtes se tournèrent toutes au même endroit, sur un point dont il n'arrivait pas à saisir l'importance.
Et enfin, il comprit. Son attention se fit beaucoup plus poussée. Ses yeux frétillèrent d'excitation, de curiosité...Il était arrivé. Il avait du être alarmé par la bruit de la foule. Il avançait lentement, comme s'il pressentait ce qui allait se passer. Les uns et les autres s'écartaient, le laissant passer, l'alarmant encore plus.
« Tom tu...tu ne devrais pas aller lus loin » murmura quelqu'un.
Le brun, appuyé contre le mur, ne retint qu'à grande peine un soupir de mécontentement...Attendre certes, mais ça commençait à être un peu trop long quand même...
Il vit le blond ouvrir de grands yeux d'incompréhension, devant les regards inquiets et compatissants qui le troublaient. Il s'arrêta un instant, essayant sans doutes de comprendre ce qui se passait, agitant encore plus un autre jeune homme, qui se retenait comme il pouvait de se perdre dans l'impatience qui le submergeait petit à petit.
Le silence était maintenant devenu lourd. Un malaise persistant, une atmosphère gênée qui devenaient étouffants...Et ce fut dans cette ambiance accablante que le blond recommença à avancer, sous les regards de plus en plus chargés de mise en gardes silencieuses des autres élèves.
Le brun se redressa, voulant savourer cet instant comme il se devait. Un frisson d'excitation le parcouru quand il vit qu'il ne restait qu'une seule personne qui faisait barrage entre sa victime et son exécutoire. Il voulait savoir. Il voulait voir sa réaction. Son esprit nourrissait des rêves malsains où cette proie tombait à genoux, paniqué, gêné dans sa pudeur, maudissant, rageant contre lui...souffrant... c'était tout ce qu'il voulait. Le voir souffrir.
Une partie de lui pourtant, lui hurlait que ce qu'il faisait était mal, lui criait que ce qu'il voulait, ce n'était que son bonheur...Et il savait qu'elle avait raison. Le seul problème venait du fait que c'était cette partie de lui qu'il haïssait désormais. C'était cette partie de lui qui le faisait lui souffrir. Et c'était elle qui était enfermée à triple tours dans son enveloppe vide. Un vide protecteur.
Et enfin, la dernière personne, après un dernier regard de dissuasion, se décala.
Il cru que son c½ur cessait de battre. C'était tellement excitant...Il retenait avec difficulté son sourire carnassier. Il aurait voulu rire... Son regard se fixa sur l'expression que prendrait le visage du blond... Une attente encore plus délicieuse...
Un visage vide. Ce fut la première chose qu'il vit apparaître. Ça lui rappelait vaguement quelque chose. Peut-être son lui intérieur...Puis ce vide laissa place à son contraire, un trop plein. Un trop plein de sentiments, d'émotions, d'incompréhensions, de questions, de conclusions désastreuses...Il vit son visage se décomposer, au fur et à mesure que son c½ur se serrait malgré lui. Il sentait, au plus profond de lui, ce que ressentait le blond. Il ne se l'expliquait pas, ça avait toujours été comme ça.
On aurait dit que le monde entier avait suspendu son cours. Personne ne bougeait. Personne ne parlait. Tous les regard fixés sur un seul et même être, qui lui aurait voulu disparaître à tout jamais. Honte, gêne, malaise, inquiétude, désarrois...Tellement de choses en même temps. Trop à en juger par ses yeux qui étaient maintenant emplis de larmes, pour la première fois depuis de très très longues années.
Ces gestes se faisaient pleins de désespoirs....Il arracha toutes les images, les déchirait sans faire attention, s'obstinait, voulait juste garder le minimum de pudeur qu'il lui restait. Enfin c'Est-ce que l'autre pensait. Il était bien lui, toujours contre son mur. Toujours souriant. Peut-être plus calme qu'auparavant...
Il regardait juste, ne voulant pas s'avouer qu'il était pris d'une puissante montée de culpabilité. C'était toujours ainsi non ? On faisait, on faisait...Et on regrettait après...Mais ça lui faisait tellement de bien à la fois. Il en avait besoin. Et il n'en avait même pas encore assez eu. Il sourit diaboliquement, et se détacha tel un félin de cet appui froid et gris...il s'approcha de Tom. De cet être qu'il avait tant admiré, qu'il avait tant regardé, qu'il avait tant aimé...il s'approcha de lui au moment où, il le savait, ils étaient tous les deux au plus profond du gouffre...Il voulait juste entraîner le blond dans sa chute...
Il soupira un grand coup, détachant pour lui le dernier cliché encore accroché. On ne voyait que leurs têtes, qui reposaient paisiblement, sûrement épuisé...et cette photo lui fit encore plus de mal que si l'on avait vu tout le reste. Parce qu'elle ne semblait montrer qu'un couple amoureux. Qu'un couple uni. Un couple qui brisait le sien, qui réduisait son c½ur, qui le submergeait de honte...et qui ravivait les derniers charbons d'une rage presque assouvie...
-Sincèrement je vois pas de quoi tu te pleins...t'es très photogénique mon c½ur...dit-il en souriant.
Mais ce n'était pas un sourire normal. C'était un sourire trop plein d'ironie, de haine, avec une voix toute aussi tranchante, froide, assassine...Et il s'en foutait, que les autres comprennent ou non. Ce n'était plus son problème. Ce n'était plus son c½ur...ce n'était plus rien...tout comme lui...
Le blond se retourna vivement vers lui, dans un sursaut sidéral. Il blêmit encore plus si c'était possible, reconnaissant les yeux noirs qui étaient posés sur lui. Des yeux qu'il avait vu plein de tendresse et qui étaient maintenant tellement durs.
-B-Bill...dit-il avec effroi après un court silence.
-Oui c'est moi...c'est surprenant que tu te souviennes de moi hein ?
Un voix tellement grinçante que toutes les personnes présentes sans exceptions en tremblèrent. Ils ne comprenaient pas. Il ne comprenaient rien de ce qu'il se passait. Pourquoi Tom et cet homme brun parlaient ensemble ? Pourquoi ce même homme leur faisait si peur, à eux tous ?
-C-C'est...c'est pas ce que tu crois...
La réponse fut un éclat de rire. Un rire qui résonna dans tout l'étage, comme le bruit d'une scie qui coupe en deux morceaux un morceau d'os humain...Mais il avait tellement mal. Il aurait tellement voulu, pour la première fois depuis la veille, il aurait tellement voulu fondre en larmes, écouter ses explications,, ses excuses, et le croire...Alors pourquoi il n'y arrivait plus ? Et pourquoi une autre partie de lui n'avait absolument pas envie de lui pardonner ? Et pourquoi tout était si difficile ? Il était perdu..
Parce qu'il avait retrouvé ses yeux...
Il finit par arrêter de rire. Mais son c½ur battait toujours aussi étrangement. Trop vite et tellement lentement...
-Ah oui ? Et qu'est-ce que je crois d'après toi ? Hein ?
Il soupira un très long moment, feignant avec habileté un ennui profond...Mais tout ce qu'il voulait, c'était exploser de rage. Tout lâcher. C'était trop lourd. Et ensuite, sombrer dans ses bras pour se consoler...pathétique...
-Ce que je pense, c'est que tu es l'une des plus grandes pertes de temps de tout ma vie...
Il sourit, un fois de plus. Un sourire qui cachait sa gorge nouée. Et ce fut sur ces paroles qu'il se retourna et s'en alla, se dirigeant vers la première salle de cours, ne courant pas, d'une pas qu'il aurait abordé toutes les autres journées de toute sa vie. Son demi-sourire restait présent sur ses lèvres...Mais au fur et à mesure qu'il avançait, il se sentait faiblir. Il n'avait pas dormi, pas mangé. Et il avait perdu toutes son énergie. C'était tellement dur de se battre contre soi-même, tellement épuisant...
Il marchait toujours, ne sachant pas très bien où il allait en fin de compte. Ne sachant plus très bien si ça en valait encore la peine. Sa tête tournait. Il était de nouveau vide. Plus de rage ni de tendresse, plus de déception ni d'espoir, plus d'envie de vengeance ni de pardon, plus de haine, plus d'amour...
Juste cette putain de tristesse...
Son corps tout entier qui ne pouvait plus faire un quelconque autre sentiment était occupé à créer de la tristesse. Son estomac se contractait pour elle, son esprit se déchirait pour elle, sa gorge se nouait pour elle, son nez reniflait pour elle, son torse se secouait de spasme pour elle...ses yeux pleuraient pour elle.
Tristesse.
Pourquoi ? Pour lui...Il n'avait plus cette rage en lui, il n'était plus déçu, il ne voulait plus se venger...Il ne pouvait plus le haïr...Il n'avait plus la force de rien...
Il se rendit pas compte qu'il était arrivé machinalement aux toilettes, qu'il s'était enfermé dans une cabine et qu'il pleurait toute les larmes de son corps. Il ne se l'autorisait pas pourtant. Mais il ne contrôlait plus rien...Oui il était triste. On peut croire que c'est une émotion légère. Mais quand il n'y a plus rien avec elle, elle est désastreuse.
Il lui avait tellement donné. Il lui avait donné tellement de tendresse, il y avait tellement cru, il aurait tellement voulu pardonner...il l'avait tellement aimé...
Et maintenant, son c½ur pleurait pour lui...